En Afrique du Sud, l’espoir ténu du BCG, « boosteur » du système immunitaire contre le Covid-19


L’Afrique apporte sa pierre à la science (9). Cinq cents personnes du Cap, foyer de l’épidémie de coronavirus en Afrique du Sud, participent à une étude en double aveugle sur le vaccin contre la tuberculose.

Le 16 juin 2020 au Cap, foyer de l’épidémie de coronavirus en Afrique du Sud, le pays le plus touché du continent africain avec l’Egypte. MARCO LONGARI/AFP

By: Mathilde Boussion Publié le 17 juin 2020 à 19h00 - Mis à jour le 18 juin 2020 à 16h12

Le vaccin contre la tuberculose cache-t-il encore des secrets ? Cent ans après sa découverte, le BCG a été injecté à plus de 4 milliards de personnes sur la planète, un record. En dépit de ses performances très relatives, puisque efficace pour prévenir les formes sévères de tuberculose chez les enfants, il n’offre qu’une protection aléatoire aux adultes. Malgré ces limites, le bacille de Calmette et Guérin intrigue encore et certaines études suggèrent qu’il aide le système immunitaire à lutter contre d’autres infections que la tuberculose. Personne ne sait vraiment comment, mais des spécialistes pensent que ces pouvoirs pourraient servir contre le Covid-19.

Présentation de notre série L’Afrique apporte sa pierre à la science

Plus d’une dizaine d’essais cliniques sont actuellement en cours aux Pays-Bas, en Australie, en France ou encore en Egypte. Parmi elles, celle du laboratoire Task, menée sur des soignants au Cap, foyer de l’épidémie en Afrique du Sud. Cinq cents personnes participent à l’étude en double aveugle lancée début mai. La moitié a reçu une injection de BCG, l’autre un placebo. Il s’agira d’observer, sur la durée, si les premiers résistent mieux au Covid-19. Le professeur Andreas Diacon, chargé de l’essai, attend les premiers résultats d’ici à six mois : « Nous ne pensons pas que le BCG peut prévenir l’infection, mais il pourrait permettre à l’organisme de se débarrasser plus vite du virus ou d’en éviter les formes sévères », explique-t-il.

Un non-sens

En avril, plusieurs études épidémiologiques établissaient un lien entre le BCG et le Covid-19 en suggérant que les pays pratiquant la vaccination systématique des nouveau-nés étaient moins touchés. Largement relayées dans la presse, ces études publiées sans avoir été validées par la communauté scientifique sont vivement critiquées. Des travaux « très mauvais », estime Richard Chaisson, le directeur du Centre de recherche sur la tuberculose de l’université Johns-Hopkins, aux Etats-Unis. Le professeur en pointe les nombreux biais statistiques. « Un non-sens », se désole également le docteur Richard Lessells, spécialiste des maladies infectieuses très impliqué dans les travaux sur la tuberculose en Afrique du Sud.

Les études ont été réalisées alors que l’épidémie ne s’était pas encore propagée dans certains pays, comme l’Afrique du Sud, qui compte désormais, au mardi 17 juin, plus de 76 000 cas de contamination contre à peine 1 500 début avril. « Si vous repreniez les calculs aujourd’hui, les résultats seraient complètement différents », relativise le docteur Lessells, pour qui c’est là le principal écueil, à l’instar de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui formule les mêmes réserves.

Réalisées avant la crise, des études jugées plus sérieuses suggèrent néanmoins que le BCG semble agir comme un « boosteur » du système immunitaire. Des travaux menés en Guinée-Bissau ont ainsi montré que la vaccination entraînait une chute de la mortalité infantile supérieure aux effets attendus d’une moindre incidence de la tuberculose. D’autres essais mettent en évidence que le BCG atténue la sévérité des symptômes de la fièvre jaune. « Mais la différence n’est pas significative », nuance le professeur Chaisson. En comparant l’efficacité d’un vaccin à l’étude avec celle du BCG sur des adolescents sud-africains, une équipe a pourtant constaté de manière inattendue que les patients ayant reçu le BCG contractaient jusqu’à quatre fois moins d’infections respiratoires que les autres.

Le mécanisme responsable de ce phénomène reste un mystère. « Certains pensent que le BCG permet de reprogrammer le système immunitaire. D’une manière ou d’une autre, il pourrait changer la façon dont fonctionnent les macrophages qui nettoient notre organisme pour les rendre plus attentifs aux agents responsables des affections respiratoires. Parmi elles, il y a la tuberculose, mais cela pourrait concerner d’autres maladies, comme le Covid-19 », explique Andreas Diacon. Connu sous le nom « d’immunité entraînée », le principe n’est cependant pas prouvé scientifiquement. « Tout ceci n’est que de la spéculation, c’est juste une possibilité », insiste le chercheur.

Boucliers magiques

Sceptiques, le professeur Chaisson et le docteur Lessells estiment que les bases scientifiques qui sous-tendent l’idée d’une « immunité entraînée » sont trop ténues pour attendre quoi que ce soit du BCG dans la lutte contre le Covid-19. « Les scientifiques sont divisés sur l’intérêt de ces travaux, certains pensent qu’il s’agit d’une tentative désespérée en attendant l’arrivée d’un vrai vaccin ou d’un traitement. Personnellement, je ne suis pas très optimiste », avoue le professeur Chaisson. « Je serais soufflé si le BCG avait des effets contre le Covid-19 », dit encore le professeur Lessells.

L’essai clinique mené par le professeur Diacon est le seul du genre en Afrique subsaharienne. Malgré lui, il fait écho aux propos du chef de réanimation de l’hôpital Cochin, Jean-Paul Mira, qui suggérait sur LCI le 3 avril de « faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation ». Des propos « racistes et condescendants » condamnés par le Centre de contrôle et de prévention des maladies africain. Andreas Diacon n’a pas visionné la séquence mais, pour ce chercheur suisse, l’intérêt de mener l’essai en Afrique du Sud réside dans le fait que le pays pratique une vaccination systématique des nouveau-nés : « Notre travail étudie l’effet d’une seconde vaccination, ce qui est impossible en Europe ou en Australie, où les gens ne sont pas vaccinés à la naissance » avec le BCG.

En attendant le résultat des essais en cours, l’OMS ne recommande pas le recours à l’anti-tuberculeux dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 et met en garde contre le détournement des stocks de vaccins destinés aux nourrissons. Une inquiétude partagée par les spécialistes : « Ma crainte est que l’effet de mode autour de certains essais pousse les gens à se procurer des vaccins parce qu’ils ont entendu dire qu’il s’agissait de boucliers magiques », avertit le docteur Lessells. Peu rentable, le BCG n’est disponible qu’en quantité limitée dans certains pays où le réapprovisionnement n’est pas garanti. Une étude, publiée en 2016, estime qu’une pénurie de BCG pourrait entraîner plus de 100 000 morts chez les enfants et les adolescents à travers le monde.

News date: 2020-06-17

Links:

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/06/17/en-afrique-du-sud-l-espoir-tenu-du-bcg-boosteur-du-systeme-immunitaire-contre-le-covid-19_6043199_3212.html


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